[Portrait] Lou Cantor : chorégraphe de la Compagnie Ulysse et Ernest

J’ai rencontré Lou Cantor, chorégraphe de la compagnie Ulysse et Ernest, lors de mon stage d’études au sein de l’association Cultures du Cœur Val d’Oise. Nous avons par la suite repris contact pour échanger plus longuement sur son travail. J’ai tout de suite été touchée par sa démarche liant la danse, la création, l’humain et le champ social dans sa globalité. Portrait.

Qui est Lou Cantor ?

Lou Cantor est danseuse et a suivi toutes les formations classiques, « comme un bon petit soldat » dit-elle. Après avoir quitté les bancs de l’école, Lou s’épanouit comme interprète : « J’ai toujours aimé interpréter pour les gens, aider les chorégraphes, réfléchir et créer avec eux ! »

Lou a une mère chorégraphe, métier qui ne l’a longtemps pas intéressée. C’est en se « glissant » dans une pièce qui touche à l’immigration (Mass B de la Compagnie Fêtes galantes – Béatrice Massin) que Lou Cantor s’intéresse à un thème sur lequel elle ne s’était pas penchée auparavant. Elle s’intéresse alors à des œuvres cinématographiques, littéraires qui touchent à l’immigration. Cependant, elle se blesse à cette période et est contrainte de s’arrêter pendant un an.

Une rencontre avec un professionnel du champ social l’amène à se questionner sur le sens de sa vie professionnelle : « Pourquoi je fais ça ? Suis-je heureuse en montant uniquement sur scène ? ». Lou raconte qu’une « envie immédiate de transmettre la danse » est apparue, mais pas en conservatoire. Elle souhaite alors transmettre « à des personnes qui n’y ont pas l’accès ». « J’avais envie de rencontres avec d’autres personnes que des habitués de la danse ». Nait alors une envie de valoriser les histoires, vies et compétences de ces personnes.

L’année suivant sa blessure, Lou Cantor réfléchit à une pièce mettant en scène des personnes issues de l’immigration. Ce choix de personnes était en lien direct avec sa propre expérience d’interprète sur Mass B de Béatrice Massin.

Lou contacte alors un Centre d’Accueil de Demandeurs d’Asile (CADA) dans le département du Val d’Oise, avec qui elle réalise son premier projet : Epopées. Elle se rend alors compte que la danse et les ateliers peuvent créer des espaces de rencontres et d’échanges.

Epopées : un projet participatif de création

Epopées, c’est la création participative d’une pièce valorisant les histoires de vie de demandeurs d’asile. Lou mène ce projet avec une écrivaine, Rozenn Le Berre. C’est après avoir lu son livre, De rêves et de papiers, qu’elle la contacte pour lui demander de l’accompagner. Ensemble, elles conçoivent des exercices, des mises en situation qui amènent les personnes à se mettre en jeu : « nous proposions des jeux pour faire émerger des danses et des textes ». « L’idée principale était de n’apporter aucun mouvement, je travaillais à partir d’eux et de leurs danses ».

© Malika Moine

Lou Cantor et Rozenn Le Berre proposent alors des temps de création, premièrement pour rencontrer les personnes et les assistantes sociales du CADA, puis, pour entrer dans un processus de création. Il était donc nécessaire qu’elles trouvent leur place dans ce centre d’hébergement. Ces temps de création ont eu lieu 3 fois par semaine sur une durée d’environ 2 mois et demi.

Lou Cantor raconte que beaucoup de danses et de textes ont émergé des temps de recherche. Son rôle de chorégraphe consistait à les « transformer » pour faire en sorte que le tout devienne une pièce. « La question était : comment vais-je mettre ma part d’artiste pour y injecter quelque chose qui rend le spectacle présentable ».

Cet aspect fut parfois difficile à vivre pour les personnes du groupe qui ne comprenaient pas pourquoi il y avait à retoucher/transformer ce qu’ils avaient produit.

Lou évoque un moment clé pour elle : une participante rwandaise dansait une « magnifique » danse traditionnelle et il était important pour elle de porter un costume traditionnel sur scène. Lou, avec son regard de chorégraphe, trouvait à l’inverse qu’il était plus intéressant de danser sans. Elle pense alors que sans costume, le spectateur avait davantage accès à la nature du mouvement et à la femme. Après échanges et se rendant compte de l’importance de ce costume traditionnel, Lou accepte qu’elle en porte un.

« L’histoire fut finalement très belle, puisqu’il a fallu trouver l’habit. J’ai donc fait une recherche pour finalement contacter une connaissance qui était à ce moment-là au Rwanda, et qui a pu ramener le tissu. »

Ce premier projet permet à Lou d’évoluer dans sa posture professionnelle. Elle s’interroge sur la façon dont elle pourrait présenter son travail de chorégraphe lors de son prochain projet. Elle souhaite que les personnes ne se sentent pas dépossédées de ce qu’elles produisent.

© Christian Milord

Deux représentations d’Epopées ont eu lieu, la première à Avignon lors du festival « C’est pas du luxe », et la deuxième au Théâtre Paul Eluard de Bezons.

Lou raconte qu’à Avignon, les danseurs étaient ravis. Suite à la représentation, ils ont pu croiser des spectateurs qui les ont reconnus et félicités. Lou explique qu’ils se sont vraiment rendu compte que les personnes avaient été émues et qu’ils s’intéressaient à leur histoire, à ce qu’ils avaient à dire.

Pour la deuxième représentation au TPE de Bezons, Lou Cantor recontacte les danseurs pour l’organisation. La plupart d’entre eux expriment qu’ils ne se représenteront qu’à condition d’être payés. Dans un premier temps, Lou vit mal le refus et l’associe à un manque de reconnaissance des danseurs vis-à-vis de l’expérience de création qu’ils ont pu vivre grâce à ce projet.

« En en parlant avec eux, je me suis rendu compte de leur grande précarité, et que si j’étais payée, il n’y avait pas de raison qu’ils ne le soient pas. ». En les faisant monter sur scène dans des théâtres, la question de la professionnalisation de danseurs amateurs est apparue.

Ainsi, Lou se réajuste et décide que les danseurs de ses projets seront payés pour les représentations. Les ateliers de création, quant à eux, ne seront pas payés : « je ne veux pas qu’ils viennent pour l’argent ». Leur volonté de s’inscrire dans ce type de projet doit bien provenir d’une envie de s’exprimer, de se mettre en scène, de participer à un projet de création.

© Christian Milord

Lou raconte avoir été en contact avec des théâtres et politiques ayant une vision négative de ce type de projet.

« Quand est-ce que tu fais une vraie pièce ? » lui a-t-on déjà demandé.

Sa compagnie a vite été cataloguée comme du « divertissement » par certaines personnes.

Faire danser des amateurs sur scène a toujours fait débat. Certains craignent que tout le monde puisse être artiste sans formation, et ainsi se produire dans des théâtres, un phénomène qui entrainerait une non reconnaissance des danseurs formés et une baisse de qualité des pièces.

Lou Cantor a eu cette réflexion en tant que danseuse. Aujourd’hui, elle pense que « mettre sur scène d’autres corps n’affecte en rien les spectacles avec des danseurs professionnels ». « On peut faire les deux, et l’un existe grâce à l’autre ». « Je revendique qu’il y a des gens à qui on ne donne pas la parole, et si l’art peut servir à cela j’en suis fière ».

Ulysse et Ernest : création d’une compagnie centrée sur l’humain

Pour Epopées, c’est la compagnie Fêtes galantes de Béatrice Massin (avec qui elle a travaillé comme interprète) qui l’héberge.

Alors que Lou ressent l’envie de poursuivre l’aventure avec d’autres demandeurs d’asile, on lui propose de faire des ateliers auprès de personnes détenues, et c’est une révélation. « Il m’est alors paru évident que je devais faire une pièce avec eux ».

Lou crée Ulysse et Ernest en novembre 2019. « Le système de compagnie me permet de revendiquer mes idées ».

« Ulysse, c’est le voyageur à qui il arrive des tonnes de péripéties, et Ernest, c’est le frère des 2 jeunes danseurs que l’on voit dans le teaser d’Epopées, qui est né pendant la création d’Epopées ».

Sur la présentation de la page Facebook de la compagnie, on ne retrouve aucune mention des termes communément utilisés dans le milieu culturel (« publics éloignés » ou « publics empêchés »). Ces termes sont souvent utilisés pour catégoriser des personnes qui n’auraient pas accès à « la culture ». Ils ne prennent ainsi pas forcément en compte l’identité et la vie culturelle des publics.

Lou exprime : « Je ne connais pas forcément ces termes, je voulais essayer de définir les personnes avec qui je veux travailler, sans entrer dans la classification des personnes. Je ne veux pas leur donner une étiquette ».

Pour finir, Lou Cantor nous recommande :

  • Le documentaire Danser sa Peine de Valérie Müller.
  • Le livre De rêves et de Papiers de Rozenn Le Berre.

Pour suivre la compagnie Ulysse et Ernest : https://www.facebook.com/ulysseeternest/

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